Expériences paranormales : difficile d’en parler

phenix

Communication avec les défunts, sorties de corps, télépathie… Pas simple, pour ceux qui vivent ces phénomènes, d’oser la confidence sans craindre d’être pris pour des fous. Un groupe de psychologues propose de les écouter sans les juger.

Sylvain Michelet

Il y a vingt ans, après une chute accidentelle, je me suis soudain retrouvé hors de mon corps, observant depuis le plafond les gens qui s’affairaient autour de moi. Ensuite, ma vie a défilé devant mes yeux, j’ai eu l’impression d’entrer dans un tunnel sombre, débouchant sur une lumière bienfaisante… et j’ai réintégré mon corps ! » Il a fallu des années à Jérôme, 35 ans, cadre dans une grande organisation internationale, pour accepter de raconter ce qu’il appelle sa NDE (near death experience, « expérience de mort imminente »).

« Quand j’en ai discuté avec le médecin qui m’a réanimé, elle m’a dit que c’était le contrecoup du choc ou un délire provoqué par la production d’un cocktail anarchique d’hormones et de neurotransmetteurs qui se manifeste lors de certaines syncopes. J’ai eu beau rétorquer que cela n’expliquait pas comment j’avais pu la voir en train de me réanimer comme si j’étais un simple spectateur, ni comment je pouvais décrire cette scène en détail, elle n’a rien voulu entendre et m’a donné des tranquillisants. » Jérôme a donc préféré se taire – et garder pour lui les « sorties de corps intempestives » qu’il a vécues ensuite : « Au début, j’ai eu peur et j’ai tout fait pour les ignorer en me plongeant dans mes études, confie-t-il.

Comme les crises revenaient environ une fois par an, je suis allé voir un psychiatre. J’ai eu le malheur de mentionner que j’avais l’impression, dans ces moments-là, de me “projeter” dans un objet proche – par exemple, un arbre –, et de pouvoir ressentir ce qu’il percevait. Le psychiatre m’a demandé si je me droguais ! Puis il m’a prescrit des anxiolytiques, tout en me prévenant contre un désir inconscient de toute-puissance, possible précurseur d’une dissociation de ma personnalité. Je suis sorti de là terrifié, me voyant déjà schizophrène à l’asile. » Depuis, la réussite de sa carrière a rassuré Jérôme sur sa santé mentale, mais il continue à redouter le retour de ses « crises ».

L’étrange dérange

Si ces expériences sont souvent douloureuses à vivre, c’est parce que, selon notre conception de la réalité, elles ne peuvent tout simplement pas exister. Il se produit alors, chez les témoins, ce que la psychologie appelle une « dissonance cognitive » : entre croire ce qu’ils ont vécu et croire la science qui affirme que c’est impossible, que choisir ? Le dilemme peut être si fort qu’il provoque chez certains une perte de repères que John E. Mack, professeur de psychiatrie à l’école de médecine de l’université Harvard, aux États-Unis, qualifiait de « choc ontologique » – antichambre de la vraie folie. Pourtant, « les expériences extraordinaires arrivent plus fréquemment qu’on le croit, estime Patrick Clervoy, auteur des Psys en intervention (Doin, 2009), chef du service psychiatrie de l’hôpital d’instruction des armées Sainte- Anne, à Toulon. Mais, comme les chocs traumatiques, elles laissent aux gens l’impression qu’ils ne pourront jamais en communiquer la force et la teneur, qu’il faut les avoir vécues pour comprendre . Or, elles demandent, comme les chocs traumatiques, à être intégrées psychiquement, via un récit ». Encore faut-il que quelqu’un écoute ! Mais plus l’expérience est étrange, plus elle dérange nos esprits cartésiens, et moins l’écoute est au rendez-vous. Au malaise qu’elle provoque, s’ajoute alors la douleur de ne pouvoir être entendu.

Créé il y a deux ans, l’Institut de recherche sur les expériences extraordinaires (Inrees) propose de pallier ce manque d’écoute. « Le débat entre ceux qui croient à ces phénomènes et ceux qui n’y croient pas est stérile, affi rme son fondateur, Stéphane Allix, ex-reporter de guerre, auteur de La mort n’est pas une terre étrangère (Albin Michel, 2009). Les preuves que les uns pensent apporter sont rejetées par les autres au nom des théories classiques en vigueur. Notre ambition est de fédérer des professionnels de santé, pour offrir à ceux qui vivent ces expériences un cadre leur permettant d’être écoutés dans leur dimension essentielle : la dimension humaine. »

Car il ne s’agit pas de nier que ces phénomènes puissent être liés à des troubles psychiques bien réels. « C’est précisément pour cette raison qu’il faut écouter d’abord, sans idée préconçue », explique la psychologue et psychothérapeute Isabelle de Kochko, qui étudie, à l’Inrees, les phé no mènes de hantise et de possession. Si les « sorties de corps » de Jérôme ont été diagnostiquées comme présageant une possible schizophrénie, la communication avec un défunt peut facilement être confondue avec une psychose ou un deuil morbide, la possession avec une paranoïa ou un désordre de personnalités multiples – comme le rappelle le sociologue Paul Bernstein dans le premier chapitre du manuel de l’Inrees (encadré p. 98). Quant à la télépathie, la voyance ou la précognition, elles peuvent être prises pour des troubles bipolaires (les troubles bipolaires se traduisent par une oscillation perpétuelle entre un pôle dépressif et un pôle d’hyperexcitation).

Une prise de distance

Seule une écoute attentive permet d’éviter ces diagnostics précipités, en observant la façon dont la personne relate son expérience : en présente-t-elle le souvenir avec l’émotion qui devrait lui être liée ? Cherche-t-elle à tout prix à convaincre ? Vit-elle son quotidien de façon sensée ? L’écoute sans jugement, l’ouverture d’esprit, la prise de distance face à nos a priori permettent au témoin de faire un lien entre son expérience et un éventuel trouble psychique, et d’en tirer un bénéfice personnel. « C’est un moment pathologique, pas une pathologie, souligne la psychologue et psychanalyste Djohar Si Ahmed, auteure de Comment penser le paranormal (L’Harmattan, 2006). Il peut se révéler constructif s’il est bien intégré, car il n’affecte pas la personnalité. »

Ariane, ostéopathe de 26 ans, qui a des visions depuis son adolescence, le confirme. « Les premières fois, j’ai eu très peur, raconte-t-elle, mais quand j’ai vu les réactions de ma famille – silence, regards fuyants… –, j’ai compris que je ne pouvais en parler qu’à très peu de gens. » Plus tard, Ariane s’est découverte capable de percevoir les douleurs physiques d’autrui. « Mais ce n’est qu’aujourd’hui, diplôme en poche et plus sûre de moi, que je commence à explorer ce qui est peut-être un don de guérisseuse », déclare-t-elle. La rencontre de personnes ayant vécu des expériences semblables et de chercheurs apportant différents schémas d’explication la conforte dans cette voie.


Je sais que mon fils est vivant

Directeur artistique, Christophe a perdu l’un de ses deux fils, mort à 16 ans dans un accident. Les signes étranges survenus alors ont bouleversé son esprit rationnel, mais ses proches ne l’ont pas compris.

« Trois jours après la mort d’Antoine, j’ai aperçu une petite boule lumineuse qui brillait au-dessus de mon lit. Je suis plutôt rationnel et, à l’époque, je cultivais ce que l’on pourrait appeler un “matérialisme indifférent” : Dieu, l’au-delà, la communication avec les morts et les phénomènes de ce genre me semblaient inconcevables. Mon fils était mort, point final. Ce matin-là, j’ai quand même vérifié les rideaux, la fenêtre… J’étais trop effondré pour m’étonner, m’inquiéter ou même réfléchir. Je me suis rendormi.

Le premier choc dans mes convictions est survenu trois mois plus tard. Toujours aussi malheureux, ma femme et moi étions dans la chambre d’Antoine quand j’ai reçu deux coups derrière la tête. J’ai regardé derrière moi en disant : “On m’a frappé !” “C’est peut-être Antoine”, a lancé Marianne. “Peut-être”, ai-je répondu, et on en est resté là. Croyante, quoique non pratiquante, Marianne lisait des livres sur l’après-vie, et je commençais probablement, inconsciemment, à accepter cette idée : elle adoucissait ma peine et avait le mérite d’apporter une explication – d’autant plus envisageable que ce geste “collait” avec la personnalité très “directe” d’Antoine.

Peu de temps après, Marianne m’a entraîné chez un médium. J’ai accepté d’y aller, par curiosité : peut-être cela me ferait-il du bien – j’allais tellement mal ! Mais j’étais très sceptique, pour ne pas dire critique. À tel point que je n’ai pas fait le rapprochement avec ce qui m’était arrivé quand, dès le début de la séance, le médium s’est penché en avant en disant qu’il venait de recevoir deux claques derrière la tête et qu’Antoine lui signifiait par là qu’il avait été tué sur le coup. Pour nous, ce fut d’abord un immense soulagement, car nous n’avions pas été autorisés à voir son corps et imaginions les pires scénarios. Ensuite, sans nous connaître, avec seulement la photo d’Antoine, le médium nous a dépeint sa personnalité, ses comportements, ses relations avec nous. “Talent de morphopsychologue ?” me suis-je demandé. Possible, mais comment expliquer qu’il décrive ensuite avec précision notre maison, ou l’absence de relation entre Antoine et ses grands-parents, ou encore un cadeau acheté pour sa petite amie qu’il nous enjoignait, selon le médium, de remettre à la jeune fille ?

J’étais à la fois impressionné, étonné, rassuré, soulagé. Consolé ? Non, on ne se remet jamais de la perte d’un enfant. Mais ma conception de la mort commençait à être sérieusement chamboulée, d’autant que les manifestations ont continué : bruits de pas, de portes qui claquent, objets qui disparaissent ou apparaissent, petits signes dont on peut toujours se dire qu’ils sont le fruit du hasard, mais qui finissaient par s’accumuler ! Cette “présence” me faisait du bien, mais cela n’empêchait pas les rechutes dans la souffrance, le retour des doutes, qui persisteront certainement toujours. J’ai alors essayé d’enquêter, de comprendre. Ces messages incompréhensibles sur mon téléphone portable, par exemple, pouvais-je en remonter la piste ? Peine perdue : selon mon fournisseur, ils n’avaient “aucune provenance”. Cette absence d’explication technique me donnait le droit d’adhérer à l’idée d’un clin d’oeil de mon fils, et cette idée me faisait plaisir, j’en étais parfaitement conscient.

Je regrette cependant que certains amis auxquels nous nous sommes alors confiés en soient restés à des remarques un peu condescendantes, du genre : “Si ça vous fait du bien, on est contents pour vous.” Refusant de considérer les possibilités que l’expérience ouvrait, ils ont d’abord tenté d’en réfuter la réalité. Puis, apprenant que nous allions voir des médiums et participions à des conférences, ils ont cherché à nous en dissuader, au nom du risque sectaire. Je sentais aussi que mon psychiatre ne souhaitait pas s’étendre sur ce terrain. Pourtant, et je le dois en grande partie aux personnes rencontrées à l’Inrees, même si je souffre, je sais que je ne suis pas fou. Je gère le quotidien aussi rationnellement qu’avant. Ma vie a changé, bien sûr : les petits soucis me paraissent aujourd’hui sans importance, et la réussite sociale sans intérêt. Je prêche pour davantage de tolérance, moins d’égoïsme et, sans pouvoir dire que je crois en un Dieu, je me suis ouvert à une spiritualité qui m’est propre. Je sais, pour l’avoir ressenti, que mon fils est “vivant”. Il m’arrive de penser que tous ces événements n’avaient pas d’autre but : me faire évoluer. »

Septembre 2009

Un manuel pour mieux comprendre

Association créée en 2007, l’Institut de recherche sur les expériences extraordinaires (Inrees) compte près de deux mille membres. Il a recueilli de nombreux témoignages et a reçu le soutien de thérapeutes d’avant-garde, tel Stanislav Grof, père de la psychologie transpersonnelle. Son ambition : créer un réseau de thérapeutes ouverts à ces sujets, voire organiser un cycle de formation. Il publie ce mois-ci un livre destiné aux thérapeutes comme à tous les curieux. Rassemblant les travaux de plusieurs spécialistes et passant en revue toutes les catégories de phénomènes, ce Manuel clinique des expériences extraordinaires (dirigé par Stéphane Allix et Paul Bernstein, Inrees-InterÉditions, à paraître le 21 octobre) présente les différentes interprétations possibles, les mécanismes psychologiques en jeu et leurs éventuels glissements pathologiques. 

Renseignements : Inrees, 67, rue Saint-Jacques, 75005 Paris.

http://www.inrees.com

Source :  http://www.psychologies.com

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3 réflexions sur “Expériences paranormales : difficile d’en parler

  1. Il est vrai qu’une personne ayant vécu une ou plusieurs expériences de transcommunication ou autre doit avoir du mal à en parler. La France est en retard dans ce domaine et les tabous sont bien vivaces. De nombreux pays pourtant procèdent officiellement à des recherches dans le domaine de la parapsychologie… Cependant, ce domaine est plus intime que celui de l’ufologie car il ne s’agit plus de parler d’extraterrestres ou de PAN ou d’ OANIs, il s’agit de parler d’expérience personnelle souvent liée à un ou des proches et là, il faut être prudent car c’est la psychologie de l’individu et son histoire intime que l’on va ridiculiser… Donc, difficile sûrement d’oser en parler ( sauf peut-être à un ou une amie ) de crainte de voir s’effondrer ce en quoi l’on croit au plus profond de soi… Plus que jamais j’espère que ce nouveau site saura être le lieu d’échanges et de débats dans le respect de l’histoire de l’autre, il le mérite car les sujets évoqués sont tout sauf anodins…
    Cordialement.

  2. bonjour,
    Nous vivons dans un monde qui s’obstine à formater les individus depuis leur tendre enfance dans le but de les normaliser selon des critères uniques créés par la société pour la servir .
    Dans ces condition , le troupeau bien dressé met à l’écart tout individu qui ne marche pas dans le même sens que lui , qui ose penser différemment , qui ne reste pas à sa place , qui ose s’exprimer sur un sujet pour lequel il n’a pas fait d’études particulières ou suivit de cours .

    Tout le monde connaît le mot pouvoir , il est utilisé le plus souvent dans le sens de dominer l’autre , le diriger voir l’écraser et est réservé à une élite bien définie qui ne peut accepter que n’importe qui ait un pouvoir , même si pour moi tout le monde a des pouvoirs qui ne sont pas développés ni travaillés ni mérités au sens où il faut un état d’esprit adéquate à leur utilisation à bon escient , on qualifiera donc ces pouvoirs hors normes de magiques , de diaboliques , mercantiles dans le but de décrédibiliser tous ceux qui osent aborder le sujet ouvertement .

    Il est donc évident qu’il est difficile d’en parler , mais je pense que tous ceux qui ont décelé un petit début de quelque chose en eux devraient essayer de le contrôler , de le travailler quitte à passer pour fous car sans cette démarche rien n’avancera jamais .

    • Entièrement d’accord avec toi Didier. Personnellement, ce qui me déçoit le plus est le coté mercantile de bon nombre de sites ou d’associations dites  » spirites ». La plupart du temps, il faut s’acquitter d’une cotisation, s’abonner à un bulletin d’information ou acheter des livres. Bien des personnes ayant eu des expériences de transcommunication instrumentale ont écrit des livres ou se font payer pour faire des conférences sur le sujet, ce qui est un non sens. Le savoir, dans n’importe quel domaine se doit d’être gratuit et partagé. Mais là je m’enfonce dans la plus pure utopie. Si l’on est en possession d’informations fiables sur un sujet, si l’on a été témoin ou instigateur d’une expérience qui s’est avérée positive, alors c’est un devoir d’en informer le plus grand nombre et ceci gratuitement. Internet permet aujourd’hui de diffuser sous licence libre mais la plupart de  » ceux qui savent  » essaient d’en tirer un profit. Un pseudo spécialiste en paranormal ,auteur de plusieurs ouvrages sur la vie après la vie, affirmait ne pas rechercher à se faire de l’argent et encourageait même les acquéreurs de son livre à l’offrir à d’autres après l’avoir lu…Si l’on se rend sur le site internet de cet auteur, on tombe en arrêt devant le battage publicitaire concernant le livre et sa place au « top des meilleures ventes du Net » ! De quoi être fixé sur les motifs peu avouables de la raison d’être de ce ou ces ouvrages… Les marchands du temple n’ont pas été chassés et tout est bon pour soutirer des bénéfices.
      Donc oui, il faut témoigner, gratuitement, offrir ce que l’on sait mais il n’est jamais agréable de passer pour fou. Si l’on passe pour un illuminé, la société aura tôt fait de ridiculiser celui qui ose et ce dernier n’aura plus qu’à plier boutique… Reste par exemple le fait d’écrire un ouvrage en licence libre afin d’essayer de toucher le plus grand nombre… Et surtout, bien être conscient d’une chose : nul ne fait partie d’une élite sous prétexte de posséder un savoir ! L’humilité va de paire avec la vérité. Beaucoup de sites ou d’organisations accés sur le paranormal font étalage de la célébrité de leur membre ou de ceux et celles qui les soutiennent !
      .
      Il reste encore bien des progrès à faire….
      .
      Cordialement

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